Au commencement, il y a l'injure. Celle que tout gay peut entendre à un moment ou à un autre de sa vie, et qui est le signe de sa vulnérabilité psychologique et sociale.
   "Sale pédé", "sale gouine", ne sont pas de simples mots lancés au passage. Ce sont des agressions verbales qui marquent la conscience. Ce sont des traumatismes plus ou moins violemment ressentis sur l'instant mais qui s'inscrivent dans la mémoire et dans le corps (car la timidité, la gêne, la crainte, l'incertitude de soi, la honte ... sont des attitudes corporelles produites par l'hostilité du monde extérieur). Et l'une des conséquences de l'injure est de façonner le rapport aux autres et au monde. Et donc de façonner la personnalité, la subjectivité, l'être même d'un individu.
Didier Eribon, Réflexions sur la question gay.
    Dans un moment tout le village le saura ... Seul l'enfant l'ignore; il continue dans la peur et la honte son tintamarre de réveille-matin. Soudain ... un mot vertigineux venu du fond du monde abolit de bel ordre ... 
   [...] À l'instant s'opère la métamorphose : il n'est rien de plus que ce qu'il était, pourtant le voilà méconnaissable. Chassé du paradis perdu, exilé de l'enfance, de l'immédiat, condamné à se voir, pourvu soudain d'un "moi" monstrueux et coupable, isolé, séparé, bref, changé en vermine. Un principe mauvais résidait en lui, inaperçu, et voici qu'on l'a découvert. C'est ce principe qui est source de tout, il produit les moindres mouvements de son âme. L'enfant vivait en paix avec lui-même, ses désirs lui semblaient limpides et simples : il paraît, à présent, que leur transparence était trompeuse; ils avaient un double fond.
Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr.

Au plus loin que je remonte et même à l’âge ou l’esprit n’influence pas encore les sens, je trouve des traces de mon amour des garçons. J’ai toujours aimé le sexe fort que je trouve légitime d’appeler le beau sexe. Mes malheurs sont venus d’une société qui condamne le rare comme un crime et nous oblige à réformer nos penchants.
Jean Cocteau, Le Livre Blanc.
Notre sentence n'est pas bien sévère. On grave simplement à l'aide de la herse le paragraphe violé sur la peau du coupable.
Kafka, La Colonie pénitentiaire.
C'est une révélation que d'être insulté, méprisé publiquement. On fait alors la connaissance de certains mots qui n'étaient jusqu'alors que des accessoires de tragédie et dont on se voit tout d'un coup affublé, accablé. On n'est peut-être plus celui qu'on croyait. On n'est plus celui que l'on savait, mais celui que les autres croient connaître, reconnaître pour tel ou tel, si quelqu'un a pu penser cela de moi, c'est qu'il y a quelque vérité là-dessous. On essaie de prétendre que ce n'est pas vrai, que ce n'est qu'un masque, une robe de théâtre qu'on vient de jeter sur vous par dérision et on veut les arracher, mais non : ils adhèrent tellement qu'ils sont déjà votre visage et votre chair et c'est soi-même qu'on déchire, en voulant s'en dépouiller.
Marcel Jouhandeau, De l'abjection.
Merci à Mickaël Dépret pour son aide.
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